Le ton est monté d’un cran à Washington la semaine dernière. Le 15 janvier 2026, un débat houleux au Sénat américain sur la régulation des actifs numériques a été reporté après le retrait surprise du soutien de Coinbase au texte en discussion. En cause : la question explosive des récompenses versées aux détenteurs de stablecoins, que le PDG de Coinbase Brian Armstrong affirme voir attaquées par les banques pour « tuer la concurrence ». Au-delà de la formule, c’est un bras de fer financier, et politique, qui s’installe entre crypto et banques traditionnelles à travers cette loi.
Derrière le choc des mots au Sénat américain, un mécanisme très concret : certaines plateformes proposent une rémunération pour la détention de stablecoins. Ces taux tournent souvent autour de 3,5 % par an, quand le rendement moyen d’un compte chèque rémunéré aux États-Unis reste sous 0,1 %. Pour les banques, ces offres ressemblent à des dépôts sans les mêmes contraintes prudentielles. Pour les acteurs crypto, c’est une innovation de marché, et un levier de concurrence sur l’épargne de court terme.
Le sujet est devenu central parce que les stablecoins ne sont plus un « outil de niche ». Début janvier 2026, la capitalisation totale des stablecoins dépassait 309,6 milliards de dollars, avec une domination de l’USDT de Tether d’environ 60 %. Dans ce paysage, l‘USDC de Circle pèse à lui seul près de 76,5 milliards de dollars. Autrement dit, un segment déjà systémique pour la liquidité crypto et de plus en plus visible pour les circuits de paiement.
Les banques, elles, agitent le spectre d’une fuite de dépôts : le Trésor américain aurait donc évoqué un risque théorique pouvant aller jusqu’à 6 600 milliards de dollars si des incitations sur stablecoins se généralisaient. Au Sénat, le texte discuté vise précisément à encadrer cette zone grise : il limiterait l’équivalent d’intérêts sur les stablecoins pour les entreprises crypto, tout en autorisant certaines formes d’incitations liées à des usages comme les paiements et les programmes de fidélité.
Le report du débat le 15 janvier dernier n’est pas qu’un incident de calendrier. Selon les éléments disponibles, la commission bancaire du Sénat a suspendu sa séquence de vote après les objections publiques de Brian Armstrong, qui juge le projet plein de problèmes et préfère qu’il n’y ait pas de loi plutôt qu’une mauvaise loi.
Le texte surnommé « Clarity Act » entend notamment préciser quand un token relève des « securities » ou des « commodities », un sujet structurant pour tout le marché américain. La friction sur les stablecoins a aussi révélé une réalité : l’arbitrage est autant économique que politique. Pour avancer en séance plénière, le texte devrait réunir au moins sept démocrates, un seuil qui rend chaque concession sensible, dans un climat où certains élus réclament davantage de garde-fous sur l’éthique et les conflits d’intérêts.
La plateforme Coinbase, de son côté, s’est imposée comme un acteur de lobbying majeur, avec des dons de plusieurs millions à des comités d’action politique lors du cycle électoral de 2024. Sur les marchés, la séquence a été suivie de près : le bitcoin s’échangeait autour de 95 600 $ après l’annonce du report, avec des variations limitées, tandis que l’action Coinbase reculait d’environ 6,5 % dans la foulée. Un rappel utile : Coinbase a réalisé 1,9 milliard de dollars de revenus au troisième trimestre de 2025 et 433 millions de résultat net, et souligne lui-même que la dynamique de l’USDC pèse sur ses revenus d’abonnement et services.
Le paradoxe, c’est que la confrontation n’empêche pas les partenariats. En effet, le PDG de Coinbase Brian Armstrong explique que le côté commercial de certaines banques avance déjà sur des projets crypto, et que Coinbase fournit une partie de l’infrastructure crypto et stablecoins à des institutions. Ainsi, la bataille porte moins sur l’existence de la finance tokenisée que sur la répartition de la valeur des dépôts, des marges, de la distribution.
Pendant ce temps, l’écosystème accélère sur les paiements : Polygon a annoncé des acquisitions et accords totalisant plus de 250 millions de dollars pour se positionner sur les transactions en stablecoins, tandis que les géants du transfert d’argent Visa et Mastercard avancent aussi sur ce terrain. Le message implicite est brutal : si la régulation crypto bloque la concurrence sur les rendements et la distribution, l’innovation se déplacera ailleurs, ou se reconfigurera via des acteurs déjà installés.





